Concours des reporters

CONCOURS DES MEILLEURS REPORTERS DU SÉNÉGAL : PRODUCTIONS NOMINÉES PRIX UNICEF DANS LA CATÉGORIE MÉDIAS ET DROITS DE L’ENFANT

✨ Aminata Bâ (RFM) : Elle dévoile la vie des enfants de Mbeubeuss, coincés entre déchets et dangers.

✨Mamadou Dieng : Il met en lumière les défis des enfants sourds-muets pour accéder à une éducation digne, révélant les conditions difficiles de leur scolarisation.

✨ Ndieme Faye : À Ndiaganiao (Thiès), elle explore le lourd fardeau des jeunes garçons contraints de parcourir des kilomètres pour guider le troupeau familial.

À Ndiaganiao, dans la région de Thiès, des enfants parcourent, dès un très jeune âge, des centaines de kilomètres à la recherche de pâturages pour le troupeau familial. Ce phénomène, perçu par certains en milieu sereer comme un rite de passage éducatif, se transforme souvent en un fardeau écrasant pour ces jeunes garçons.

Dans un vaste silence, la fatigue et la douleur marquent le visage de Modou Tine, âgé de 11 ans. Les souvenirs datant de deux semaines le hantent encore, au moment où il raconte le cauchemar qui a failli lui coûter la vie. Épaule et bras gauche balafrés témoignent de ses blessures physiques et sans doute émotionnelles.

Yeux embués de larmes, voix tremblante, il se remémore les événements, en balbutiant. Tout a commencé, soutient-il, par une querelle anodine lorsqu’il tente de récupérer ses chèvres. À la recherche de pâturages, ses animaux ont rejoint ceux d’un autre jeune homme dont il préfère taire le nom.

Voulant les récupérer, son antagoniste de 16 ans refuse en des termes sans équivoque : « Comme ils sont avec moi maintenant, tu n’as aucun droit de les reprendre. » S’est ensuivi un affrontement à coups de machettes. Modou, le cœur lourd, murmure : « C’était dur. Le sang coulait de partout. »

« Je me suis retrouvé au milieu d’une violence que je ne comprenais pas »

Assis à côté de lui, son père, Malick, le réconforte d’un geste tendre à l’épaule, mais le silence entre eux en dit long sur les non-dits et la peur. Les yeux perdus dans un horizon infini, Modou chuchote : « C’était terrible. Je me suis retrouvé au milieu d’une violence que je ne comprenais pas. »

Chaque soupir évoque un passage à tabac non seulement physique, mais aussi psychologique : celui d’un enfant retiré des bancs de l’école, condamné à veiller sur des animaux. Peu après son huitième anniversaire, il se voit contraint de participer à des campagnes de transhumance sans fin, obéissant au diktat d’un père qui a exclu l’école de son destin. « Je ne vais pas à l’école parce que mon père a refusé. Je n’ai pas d’autre choix que de me plier à sa décision, même si mon rêve était de devenir médecin », confesse le jeune garçon.

Dès le mois d’avril, il transhume avec le bétail, faisant le trajet à pied de Ndiaganiao jusqu’à Dahra Djolof dans la région de Louga ou au Saloum. Un parcours qu’il effectue avec des compagnons parfois plus âgés que lui : oncles, frères et parfois même leurs pères.

C’est un marathon harassant car « dans la journée, nous marchons au minimum 15 kilomètres ». Parfois, des enfants d’à peine 5 ans sont dans le cortège de charrettes qui quittent le village avec le bétail pour entreprendre un voyage périlleux. Mais, si Modou, garçon de 11 ans, a été informé de son départ, tel n’a pas été le cas pour Omar Faye, beaucoup plus jeune. 

En ce samedi du mois d’août 2024, au cœur du Djolof, le marmot, âgé de six ans, connaît un destin plus inattendu. Obligé de garder les agneaux et les chevreaux, son regard innocent révèle un mélange de perplexité et de résignation. Assis tranquillement sur le tronc d’un arbre, un petit bâton à la main, l’enfant paie les pots cassés de la séparation de ses parents.

Après le départ de sa mère de la maison conjugale, l’enfant est obligé de rester avec son père et sa grand-mère. Né d’un père berger, il est entraîné dans une vie qu’il n’a jamais choisie. Observant les animaux qui broutent les herbes, Omar, de petite taille, confirme d’une voix timide :

« Ce matin-là, mon papa m’a réveillé et m’a dit de le suivre. J’aurais voulu rester avec ma grand-mère. » 

Malheureusement, son désir se heurte à la réalité, car son père semble déterminé à le préparer à reprendre le chemin de la transhumance. À la question de savoir s’il est inscrit à l’école, l’enfant vêtu d’un maillot de l’équipe nationale de football du Sénégal précise : « Pas pour le moment. Et je ne le pense pas non plus. Je suis l’aîné de mon papa, et il fait de la transhumance  depuis mon enfance. Je ne pense pas qu’il va m’inscrire à l’école. Il voudra sûrement que j’assure la relève. » 

Ndiène Faye, le père d’Omar, explique préparer son fils vers un futur de labeur. « Dans quelques années, je n’aurai personne pour garder mon bétail. Je le prépare donc à la relève. C’est le cycle de notre vie », dit-il.

Le rêve d’Omar de fréquenter l’école semble s’évanouir, car au sein de cette culture dominante, il reste prisonnier d’un destin tracé par la tradition. Nombreux sont les enfants qui se trouvent piégés dans cette vie laborieuse, leur voix étouffée et leurs droits, souvent, piétinés. 

La législation et les droits des enfants dans la transhumance

La Convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par l’Etat du Sénégal, établit que tout individu âgé de moins de 18 ans doit être considéré comme un enfant. Cette définition est intégrée dans la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant, qui stipule qu’un enfant est une personne de moins de 18 ans, sauf disposition contraire de la législation nationale.

Le juriste Harouna Ba, spécialisé dans les droits de l’enfance, met en garde : les enfants impliqués dans la transhumance se situent dans une catégorie d’enfants en danger, dont « la santé, l’éducation et la sécurité sont en péril », souligne-t-il. Pour lui, il est impératif de toujours interroger les enfants sur leurs désirs : « Quel est l’intérêt de cette activité ? Pour qui est-elle bénéfique, pour l’enfant ou pour ses parents ?»

Le Code du travail sénégalais, de même que les conventions de l’Organisation Internationale du Travail, sont censés protéger les enfants. Il est clairement stipulé que « de 6 à 15 ans, l’enfant doit aller à l’école et ne doit pas travailler ».

La Convention internationale des droits de l’enfant exhorte tous les États à préserver les enfants de toute exploitation économique, en leur interdisant de participer à des travaux nuisibles à leur éducation ou à leur développement physique, mental, spirituel, social ou moral.

L’article 45 du projet de loi portant Code de l’enfant du Sénégal, encore en attente de vote, affirme que « l’enfant est protégé contre toute forme d’exploitation économique et de travail dangereux, compromettant son éducation ou sa santé ». Pourtant, à Ndiaganiao, certains considèrent la transhumance comme une composante essentielle de l’éducation des enfants, allant jusqu’à contraindre leurs fils à participer à cette activité.

« L’implication de l’enfant dans la transhumance est perçue comme une obligation », déclare Alassane Ndour, trentenaire au teint noir et à la stature élancée, éleveur nomade depuis ses 16 ans. « Beaucoup d’entre nous sont forcés de venir. Mon propre père m’a extirpé de ma classe de CM2 pour cette activité », confie-t-il d’une voix chargée de regrets.

Aujourd’hui, Alassane se rend bien compte des conséquences de cette décision : « Je souhaiterais tant pouvoir revenir en arrière. Je suis hanté par l’idée de ce que j’aurais pu devenir si je n’avais pas abandonné l’école. » 

Modou Tine, lui aussi, ressent un profond malaise face à cette réalité. « C’est terriblement difficile pour nous les enfants », exprime-t-il, le cœur lourd. « Les conditions de vie sont déplorables, et l’absence prolongée de nos parents pèse sur nous. Si je pouvais revenir dans le temps, j’irais m’inscrire en classe, pour enfin réaliser mes rêves. Je ne suis pas destiné à mourir dans cette vie de souffrances. Je veux saisir une autre opportunité. » Les mots d’adieu de Modou, empreints de sagesse, résonnent au-delà de son âge : « Je conseille aux parents de garder leurs enfants près d’eux et de veiller sur leur avenir. » 

Cependant, sociologiquement, Ousmane Ndong explique le phénomène de la transhumance par le fait que « c’est dans les pâturages qu’on apprenait à être homme, à se débrouiller. À développer son intelligence à acquérir toute l’éducation qu’il faut à un adulte. Naturellement à Ndiaganiao, ce qu’on inculque aux enfants, c’est comment garder le bétail et le protéger. Traditionnellement dans ce village, faire expérimenter la transhumance par un enfant était comme une obligation dans les différentes étapes de développement et de formation de l’homme ».

Les personnes qui pratiquent cette activité sont appelés à Ndiaganiao « les gorkadj (Ndlr : gardien du bétail) ». D’après le sociologue, c’est un type culturel très spécifique à Ndiaganiao. Il reconnaît que ce mode de vie est ardu : « Les enfants marchent sur des centaines de kilomètres, souvent privés de nourriture de qualité. Leurs lieux de destination manquent cruellement de sécurité, de soins médicaux et de bonnes provisions alimentaires », affirme-t-il.

Ce témoignage est corroboré par Modou Tine qui dépeint avec tristesse la monotonie de leur alimentation : « Le matin, nous avons du couscous et du lait caillé pour le petit-déjeuner, du riz sans poisson ni légumes à midi, et encore du couscous le soir. Les conditions sont déplorables. » Et en désignant les plus âgés, il dénonce avec amertume : « Nous, les enfants, nous travaillons. Nos aînés, eux, se prélassent sous les tentes ou vont aux marchés hebdomadaires. »  

Loi et coutume à couteaux tirés

Dans le milieu traditionnel sérère, la perception de l’enfance et du travail est profondément ancrée dans les us et coutumes. Selon le sociologue Ousmane Ndong, « dans la tradition sérère, faire travailler un enfant est tout à fait normal, car cela fait partie de son éducation ».

Une réalité en contradiction avec la législation sénégalaise interdisant le travail des enfants. Le sociologue ajoute, d’un regard critique : « Souvent, nos populations ne se retrouvent pas dans nos lois. Il y a une distinction entre la loi et la coutume. Ce qui est socialement accepté ne correspond pas nécessairement à la légalité. »

Cette dichotomie soulève des questions essentielles sur le respect des droits de l’enfant, en particulier dans les zones rurales. Le sociologue fait remarquer que « beaucoup de parents ignorent les dispositions légales concernant le travail des enfants. Ils ne les connaissent tout simplement pas ».  

Malick Tine, un jeune homme habillé en jean et t-shirt et travaillant dans ce milieu depuis trois ans, partage son expérience. « Notre destination finale est Mbirkilane, dans la région de Kaolack, dit-il. Pendant le mois de Ramadan, nous quittons le village avec les animaux. Nous ne pouvons pas jeûner, car il est difficile de concilier les deux. Vers 13h ou 14h, nous faisons une pause pour préparer notre déjeuner avant de reprendre la route. »

Malick évoque également l’une des difficultés majeures : « Parfois, nous n’avons plus rien à manger. Quand nous appelons nos parents pour leur demander de l’argent, ils restent souvent sourds à nos besoins. » La santé des enfants dans ces déplacements est également préoccupante. « La négligence est fréquente, confie Alassane Ndour. Certains tombent malades et peuvent rester des jours sans être emmenés à l’hôpital ou au poste de santé le plus proche. Nos aînés pensent que nous simulons nos maladies, et refusent de nous faire consulter. J’ai déjà vécu cela, et c’est très frustrant. »

Dans ces milieux, on observe aussi une banalisation des cas de vol impliquant souvent des enfants. Alassane Ndour, témoin de cette réalité, pointe du doigt la responsabilité des aînés : « Certains adultes disent clairement aux enfants que, si un bétail appartenant à quelqu’un d’autre se mélange avec le leur, ils doivent le garder et ne pas le signaler. Pour moi, ça c’est du vol. C’est ainsi que les enfants apprennent à saisir ce qui ne leur appartient pas », explique-t-il, d’un ton empreint de détermination.

Le sociologue Ousmane Ndong renchérit que dans le milieu de la transhumance, le vol est presque acceptable. Les jeunes ont leur propre manière de justifier leurs actes. Ils peuvent prendre votre bétail sans se voir comme des voleurs, car cela fait partie de leur culture de survie.

Code de l’enfant au Sénégal : des obstacles religieux et culturels à son l’adoption 

Au Sénégal, l’adoption du code de l’enfant, une initiative législative essentielle pour la protection des droits des enfants, se heurte à des obstacles considérables dus à des facteurs religieux et culturels. Malgré les efforts des défenseurs des droits de l’enfant, les débats autour de cette loi soulèvent des questions sur la manière de concilier les traditions locales avec les impératifs de modernisation. 

Bien que le code de l’enfant a déjà été élaboré, l’État sénégalais n’a pas encore procédé à son vote. Ce code, qui compte 77 articles, a été conçu suite à l’arrêté du 29 avril 2014 émis par le ministère de la Justice, qui a institué un comité chargé de son élaboration. 

D’après Ousmane Sow, chef de bureau de la participation des enfants à la Division de la promotion et de la législation de la Direction de la promotion des droits et de la protection des enfants au ministère de la Famille et des Solidarités, le processus d’adoption de ce code est complexe et exige des interactions prolongées entre le ministère de la Justice et celui de la Famille et des Solidarités.

Cependant, un responsable du ministère de la Justice, qui souhaite rester anonyme, révèle que tous les articles du code de l’enfant ont été validés, à l’exception de deux points controversés : l’héritage de l’enfant naturel et le devoir de correction parental. Notre source indique également que tous les acteurs concernés ont été consultés lors de l’élaboration de ce code.

Ousmane Sow évoque un autre point de blocage : l’âge du mariage pour les filles, fixé à 18 ans. Selon lui, certains religieux et maîtres coraniques s’opposent fermement à ces trois éléments. Ce débat persiste depuis plus de dix ans, alimenté par des considérations culturelles et religieuses, ce que confirme également le responsable du ministère.

Pour avancer, ce dernier propose de retirer temporairement ces trois points problématiques afin de permettre le vote du code, tout en plaidant pour des négociations à suivre. « Il est irréaliste d’espérer une loi parfaite du jour au lendemain. Il faut trouver un compromis », déclare-t-il. En revanche, Ousmane Sow n’est pas de cet avis. Il estime que l’absence de ces trois enjeux fondamentaux dans le code constituerait un échec. 

Enfin, le responsable du ministère souligne que le manque de ce code au Sénégal nuit à l’image du pays auprès des organismes internationaux, en raison des recommandations de la Convention internationale des droits de l’homme. Dans une lettre ouverte adressée au Président de la République du Sénégal Bassirou Diomaye Diakhar Faye début octobre 2024, l’organisation Save the Children a d’ailleurs appelé le Président de la République à accélérer l’adoption du code de l’enfant.

Ousmane Sow annonce qu’un atelier est prévu pour mi-octobre, visant à débattre des trois points bloquants, suivi d’activités de sensibilisation de la population. Il précise que « d’ici la fin de l’année, le dossier sera soumis au Premier ministre ». Actuellement, le code se trouve au niveau du Secrétariat du gouvernement, selon le chef du bureau de la participation de l’enfant.

Leave A Comment

Your Comment
All comments are held for moderation.