Concours des reporters

CONCOURS DES MEILLEURS REPORTERS DU SÉNÉGAL : PRODUCTIONS NOMINÉES CATÉGORIE PRESSE ECRITE PRIX FORUM CIVIL

AU CŒUR DU CALVAIRE DES FEMMES DU DELTA DU SALOUM PAR Mame Diarra DIENG, L’AS quotidien

A l’île Mar Lodj, les femmes sont doublement impactées par les changements climatiques et l’exploitation du pétrole de Sangomar. La communauté, plus particulièrement les femmes qui se nourrissaient des produits halieutiques, est dans le désarroi.

Le Delta du Saloum est compris dans le bassin versant du fleuve Saloum qui comporte deux principaux bras. Il s’agit de Diomboss et Bandiala. Formé d’îlots, le Delta présente des chenaux bordés de mangrove. En plus de la zone marine, une partie continentale occupée par des forêts sèches, des savanes et des terroirs agricoles fait aussi le décor. Le site englobe des canaux d’eau saumâtre et près de 200 îles et îlots, des mangroves, un environnement maritime Atlantique et une zone boisée sèche. Cette belle description du paysage et du cadre est aujourd’hui, hélas, un souvenir. Et comme cause, le changement climatique et l’exploitation du pétrole de Sangomar. Les femmes y souffrent le martyre.

Le delta du Saloum est niché au Centre-Ouest du Sénégal entre la ville de Joal-Fadiouth au Nord, la République de Gambie au Sud et l’océan Atlantique à l’Ouest. Après plus de trois heures de route, nous sommes arrivés à Ndagane, une pirogue s’est accostée pour nous amener à l’île de Mar Lodj. Bien installés, la pirogue a pris le départ avec un bras de mer un peu agité. Tout au long du trajet, nous apercevons les campements qui ornent le décor mais il y a un fait marquant qui attire notre attention, ce sont des maisons R+ en construction aux abords. 20 mn après, nous voilà à l’île Mar Lodj. Ici les femmes sont doublement impactées par les changements climatiques et l’exploitation du pétrole de Sangomar. La communauté, plus particulièrement les femmes qui se nourrissaient des produits halieutiques, est dans le désarroi. La ressource se fait rare.

Regroupées au sein d’une maison, une natte étalée au milieu de la cour entourée de chaises, les femmes transformatrices de l’union locale de Mar Lodj racontent les problèmes auxquels elles font face. Les visages fatigués par la longueur de la journée. Elles ont fait plus de 8 heures à la recherche de propagules qu’elles doivent cultiver le lendemain pour avoir des mangroves dans quelques mois.

Animatrice communautaire au sein de l’union locale des femmes transformatrices de Mar Lodj, Ndiémé Ndom est nostalgique des années 90 où les ressources halieutiques étaient abondantes. «Ce qu’on trouvait auparavant dans le delta du Saloum, on ne le trouve plus. Ces produits sont devenus rares. La rareté des produits halieutiques est liée au changement climatique. Mais il y a aussi l’exploitation du pétrole de Sangomar qui a beaucoup dérangé l’écosystème dans la zone», se désole-t-elle.

A l’en croire, le changement climatique a frappé fort sur les mangroves. «On peut dire que la rareté de ces produits est liée aux aléas climatiques. Mais il y a aussi l’exploitation du pétrole de Sangomar qui a beaucoup dérangé dans la zone. Parce qu’il y avait un navire qui était dans les boulons, ils ont creusé les boulons de la plateforme jusqu’à Foundiougne, pour que les bateaux puissent passer et amener le produit brut. Le mouvement des moteurs et de la plateforme a fait fuir tous ces poissons. Maintenant, on ne trouve plus de poissons», explique-t-elle. Les souvenirs restent intacts. Par exemple, elle raconte, nostalgique : «avant l’exploitation du pétrole, on achetait un kilo de poissons au moins à 200 francs. Maintenant, le plus petit poisson, on l’achète à 2000 francs. Donc on n’a plus de produit. Là où la plateforme est installée est une zone poissonneuse. On l’a interdit aux pêcheurs». Se désolant du fait que les pêcheurs sont d’ailleurs les plus touchés, souvent ils n’ont même pas quoi assurer la ration familiale. «Si on a des difficultés à bien manger, à plus forte raison,, comment procéder à la vente voire la transformation ?» argue-t-elle. Elle persiste : «on est vraiment impacté avec les aléas climatiques et l’exploitation du pétrole de Sangomar». Certaines ressources ont certainement disparu. «Ce qu’on trouvait dans le Delta du Saloum comme les moules, les crabes, les huîtres, les crevettes, les poissons, on ne les trouve plus. Maintenant, ça devient rare, toutes les femmes étaient actives, selon elle, mais maintenant, tout le monde est assis. Personne ne va plus en mer ». 80% des jeunes ont tenté l’émigration clandestine Interpellé sur l’absence des jeunes dans la localité, Ndiémé Ndom annonce que 80% des jeunes de la localité sont allés vers l’émigration clandestine. «Il n’y a plus de jeunes de la zone. Il y a deux semaines, il y a trois pirogues qui ont quitté la zone pour aller vers l’émigration. Il y a deux pirogues qu’on ne trouve pas, jusqu’à présent, il y a plus de trois semaines qu’on n’a pas d’informations. On ne sait pas s’ils sont arrivés en Espagne ou s’ils sont morts. Nous n’avons pas d’informations», s’inquiète-t-elle. Poursuivant son propos, elle affirme qu’il n’y a plus de jeunes dans les villages, toutes les pirogues sont en haute mer. «Il n’y a plus de pêcheurs, encore moins de jeunes et ils sont partis à cause de ces dérangements».

L’ACCAPAREMENT DES TERRES PAR LES ETRANGERS

Hormis, l’exploitation du pétrole et les effets du changement climatique, Mar Lodj fait face à l’accaparement des terres par les étrangers. Membre de l’union locale des femmes transformatrices de Mar Lodj, c’est avec le cœur gros que Binta Sarr souligne le bradage des terres par les étrangers qui s’activent dans l’exploitation du pétrole. «Des étrangers achètent des terres ici à de vils prix auprès de populations démunies qui ne mesurent pas l’ampleur et les enjeux fonciers dans cette localité. Alors que nous avons besoin de foncier pour l’agriculture afin de nourrir nos enfants. Les multinationales sont installées et construisent des villas dans la localité. Tout le long de l’île, on voit des constructions qui appartiennent aux étrangers», indique-t-elle. Sur le même volet, elle note que la façon dont les terres sont bradées est inacceptable. En plus, elle affirme que les lois sur l’impact environnemental ont été violées. Trouvée au niveau du site de Dioham, Maya Dione explique l’importance du reboisement de la mangrove. «Le reboisement a commencé depuis plus de 10 ans et permet non seulement de freiner l’avancée de la mer, mais aussi de reconstruire un écosystème pour la reproduction des produits halieutiques. Des hectares de terres sont déjà reboisés en mangrove dans la zone. C’est au niveau des palétuviers reboisés en 2014, qui récoltent les propagules que nous repiquons. Maintenant nous faisons de l’ostréiculture», informe-t-elle.

LE CHANGEMENT D’ACTIVITES COMME ALTERNATIVE

A cause des aléas climatiques, la mangrove s’est dégradée. « Nous ne sommes pas des salariés. On allait en mer pour chercher de quoi manger, de quoi vendre, pour aller au moins nous occuper de la santé, de l’alimentation, du social, de l’habillement de la famille. Et maintenant, on ne l’a plus. Nous avons changé d’activité. Nous avons fait la formation à la saponification, le savon liquide, le savon et pour la transformation des céréales parce que nous sommes à moitié insulaire et à moitié terrestre parce qu’on fait l’agriculture. Nous nous sommes rabattus vers ça et nous le faisons avec notre matériel rudimentaire. Parce qu’on n’a pas d’unité de transformation», souligne-t-elle avant d’ajouter que ce que nous voulons, c’est explorer la transformation de céréales, de saponification et autres. «Il y a beaucoup d’activités que nous pouvons faire. Parce qu’on ne peut plus dépendre de cette mer qui n’a plus rien, qui est dérangée, qui n’a plus de produits. On ne trouve plus rien dans le Delta du Saloum. Nous ne travaillons plus».

ABSENCE D’ELECTRICITE ET D’INFRASTRUCTURES SANITAIRES ADEQUATES

En plus d’être envahis, la plupart des îles du delta du Saloum n’a pas d’électricité. C’est le cas de Mar Lodj où la nuit, c’est l’obscurité et il y a aussi le manque d’eau. Dans une autre île, Mar Wadjié, il n’y a même pas de poste de santé.

LUMIERE SYNERGIE POUR LE DÉVELOPPEMENT EN RESCOUSSE

Fort de tous ces constats, l’Ong Lumière Synergie pour le développement (Lsd) est venue à la rescousse des communautés surtout des femmes pour les appuyer. Chargée de projet à Lsd Aby Dia estime que dans le contexte de l’exploitation du pétrole de Sangomar, nous soutenons les communautés riveraines de la plateforme pour les sensibiliser sur l’exploitation du pétrole, mais aussi les accompagner dans le processus. «Nous sentons que les communautés n’ont pas beaucoup d’informations concernant cette exploitation et il y a beaucoup d’enjeux, surtout les risques avec les changements climatiques». Elle soutient qu’en outre, il y a des impacts négatifs par rapport à l’exploitation du pétrole, ça peut poser problème. «Mais si toutefois leur préoccupation est prise en compte, ça peut porter ses fruits, d’autant plus qu’elles connaissent la nature mieux que quiconque. Donc il faut les impliquer dans tout ça, éviter qu’il y ait des dégâts qu’on ne souhaite pas du tout. Mais on exhorte l’État du Sénégal à encadrer cette exploitation, que l’entreprise le fasse de manière responsable, mais aussi travailler sur la redevabilité. Parce que si une exploitation de cette envergure se passe dans une zone, on estime qu’il peut y avoir un développement. Et un développement ne peut pas durer si les communautés ne sont pas impliquées», soutient Mme Dia. Elle déclare qu’il y a trois cargaisons qui ont rejoint l’Europe et l’Asie. «Mais aussi, on a eu écho qu’il y a un 24ème puis, ça c’est des aspects techniques, mais c’est une information qu’on a eue à travers nos recherches. Et que les communautés n’ont rien compris dans ces détails-là. Donc il faut les informer, c’est un minimum», suggère-t-elle. Ndiémé Ndong confirme qu’elles ont reçu un appui de Lsd, «et ce n’est pas la première fois. LSD est en train de nous accompagner, à changer vers une autre tournure pour faire une autre exploitation, une autre transformation rationnelle. Parce qu’on a fait une expérimentation sur l’ostréiculture (élevage des huîtres).

…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

LALANE, CAPITALE DE LA VANNERIE PAR Oulimata FALL, Bess Bi

Lalane, dans la région de Thiès, est un village qui peut se targuer d’être un berceau de la vannerie au Sénégal. Une activité essentiellement pratiquée par des femmes et centrée sur le rônier, arbre aux multiples usages et vertus.

LE RONIER, L’ARBRE AUX MULTIPLES «FRUITS»

Lalane, dans la région de Thiès, est un village qui peut se targuer d’être un berceau de la vannerie au Sénégal. Une activité essentiellement pratiquée par des femmes et centrée sur le rônier, arbre aux multiples usages et vertus. Mais cet arbre est aussi menacé par l’homme, d’où la nécessité de le protéger.

On arrive à Lalane par la RN2 en direction de Tivaouane, cité religieuse de la région de Thiès. Le long de la route, au premier abord, on est frappé par un alignement de rôniers, ces majestueux palmiers aux feuilles longues en éventail. On se croirait dans une forêt. Cet arbre (Borassus aethiopum) joue un grand rôle dans l’économie locale, selon les habitants. Le rônier, avec sa fibre, fournit la matière première pour la vannerie. Une activité artisanale dont les femmes sont, ici, les championnes. «Je suis la première femme à m’implanter sur cet axe pour démarrer un petit commerce, notamment de paniers en fibre de rônier», affirme Rose Wade, une sexagénaire rencontrée parmi les femmes artisans exposant leurs créations au bord de la route. Des paniers de divers motifs, des chapeaux, des nattes, des meubles, des éventails, entre autres accessoires aux motifs qui ravissent les yeux des passants et des voyageurs, attirés par la richesse de l’artisanat local. Hospitalité en bandoulière, Mme Wade invite à prendre place à ses côtés, proposant un tabouret de confection manuelle. Elle semble être la doyenne des femmes des lieux, ayant entre 25 et 60 ans. Et même, selon le respect et la déférence qu’elles lui témoignent, leur porte-parole non officielle.

Un travail des hommes «confisqué» par les femmes

C’est vers elle que renvoient souvent nos interlocutrices. «À l’époque, il n’y avait que les hommes qui menaient cette activité. Ils allaient écouler leurs produits dans les grandes villes comme Thiès, la capitale régionale à moins d’une demi-heure de trajet de là, ou au niveau des marchés hebdomadaires. Au fil des années, pour s’adonner uniquement aux activités agricoles, les hommes ont fini par céder la place aux dames qui commençaient petit à petit à s’y intéresser. Aujourd’hui, ce lieu de commerce sur cet axe sert de ‘’grand-place’’ aux hommes», poursuit Rose Wade. La hutte sert de lieu de stockage à plusieurs objets artisanaux fabriqués à base de rôniers, explique le patriarche, sans dévoiler son identité. S’y entassent, en désordre, des éponges exfoliantes naturelles locales (Ndiampé en wolof), des «vans» ou «layus», sorte de plateaux en fibres ou feuilles de rôniers tressées, mais aussi des bancs, des tabourets. Lui fait partie des hommes qui demeurent dans la vannerie, son âge avancé ne lui permettant plus de tenir lors des travaux champêtres, confie-t-il avant d’abréger la conversation

DIVERSITE DES PRODUITS EXPORTATIONS ET TOURISME

Au fil des ans, les choses se sont améliorées pour les vannières qui, à l’œuvre, manient avec dextérité leur matière première. Une amélioration grâce à la qualité de leur travail, à la diversité des produits proposés et à l’intérêt croissant des clients, qui ne se limitaient désormais plus aux seuls riverains et usagers de la route. Les vannières ont réussi à avoir des acheteurs hors de la région, et aussi hors du pays, avec des touristes et au sein de la diaspora, d’après Rose Wade et d’autres vannières moins extraverties préférant rester anonymes. Elles ne s’étalent pas sur leurs gains. Les prix pratiqués semblent abordables et dépendent des articles. 2500 FCFA pour un panier, 1500 FCFA un layu, les balais entre 700 et 1000 FCFA et les meubles de 4 chaises avec une table jusqu’à 35000 FCFA. «Entre Tivaouane et Thiès, les femmes de Lalane trouvaient leur compte dans la vannerie. À l’extérieur aussi, le commerce marchait à merveille», assure encore la vendeuse sexagénaire. Elle se rappelle avec bonheur «un client émigré, Ndongo Mbaye. Il venait récupérer toute la marchandise sur place. On gagnait beaucoup d’argent et on recevait même des touristes».

VANNERIE ET SCOLARISATION LA REVANCHE DE ROSE WADE SUR L’ECOLE

Ces rentrées d’argent ont permis à Rose Wade de payer la scolarité de ses enfants, régulièrement inscrits dans des écoles privées très courues, notamment à Thiès. Une grande source de joie pour elle qui n’a pu fréquenter l’école française. Une décision de ses parents qu’elle regrette encore. «Lalane a très tôt abrité un établissement scolaire. Mais, de mon temps, l’école n’était pas (considérée comme) l’affaire des femmes. Nos parents n’ont pas eu raison à ce sujet», a-t-elle dit. Au Sénégal, l’enseignement est gratuit dans les écoles publiques pour les enfants âgés de 6 à 16 ans, mais les parents doivent payer des frais de fourniture, de matériel ou de transport. Ces coûts demeurent élevés pour certaines familles démunies, qui renoncent à scolariser leurs enfants, d’après une étude du Centre africain de recherche sur la population et la santé (The African population and health research center, Aphrc). «Nous avons également constaté une préférence pour l’éducation des garçons par rapport à celle des filles. Dans les ménages aux moyens financiers limités, les garçons sont plus souvent envoyés à l’école, au détriment des filles», a indiqué Benta A. Abuya, un des auteurs de cette étude publiée en avril 2023 par le magazine The Conversation. Rose Wade a donc de quoi être fière, ayant vu ses enfants aller à l’école, boucler leurs études et devenir salariés.

SOURCES DE REVENUS POUR LES FEMMES DE LALANE LA BELLE HISTOIRE DES ANNEES 70

Aujourd’hui, certains parlent d’industrie de vannerie à Lalane, village peuplé en majorité de Sérères Noon. Mais quand Rose Wade se lançait dans cette activité, dans les années 1970, celleci était loin d’être florissante, indique la commerçante. «Je peux vous assurer que c’était difficile au début, mais je me battais pour m’en sortir. Deux de mes frères, Paul et Thathi Wade, me cédaient une partie de leurs marchandises qu’ils écoulaient à Thiès habituellement, que moi je revendais à Lalane», se souvient-elle. Ces marchandises incluaient du kinkéliba (Combretum micranthum), une plante de la savane à laquelle on prête de nombreuses vertus, et qui est prisée notamment pour l’infusion de ses feuilles. Mais aussi, déjà, «du bois de rônier et des paniers» confectionnés dans des feuilles et fibres du même arbre. «Je vendais le kinkéliba par tas de 50 ou 100 francs CFA (FCFA). Les paniers que j’achetais à 300 FCFA, je les revendais à 500 FCFA. Ces bénéfices semblent dérisoires, de nos jours, avec le coût élevé de la vie mais, à l’époque, ils étaient substantiels. C’était beaucoup d’argent pour nous !» Et même une somme folle pour quelqu’un comme elle : «Il fut un temps, pendant trois ans de mariage, je n’ai pas eu 500 FCFA d’économie. Avec les bénéfices journaliers, je parvenais à acheter jusqu’à un à deux kilos de riz, des légumes et du poisson pour nourrir la famille mais aussi des pagnes pour préparer la messe du dimanche», ajoute Rose Wade, de confession chrétienne comme une grande partie des habitants de Lalane.

HERITAGE DE LA VANNERIE DE MERE EN FILLE

Les difficultés actuelles n’effraient pas Rita Wade, fille de vannière devenue vannière. Elle a rejoint ses devancières en 2011 après avoir arrêté ses études. Et aujourd’hui, cette jeune femme de 26 ans, également mère de famille, assure qu’elle ne le regrette pas. «Je peux dire que je viens de commencer ce commerce. (…) Ma maman le faisait pour nous nourrir. Je le fais aussi pour prendre soin de mes enfants», déclare-t-elle. Avant d’ajouter : «Je me bats tous les jours aux côtés de ces braves dames de Lalane qui sont mes doyennes. Tant que je suis en bonne santé, je continuerai à me battre pour ne dépendre de personne. Dieu m’a donné la force de travailler. Je ne suis pas près d’abandonner (cette activité), parce que je m’en sors tant bien que mal. (…) Je m’identifie à ce travail».

ENVIRONNEMENT LE RONIER, UN ARBRE «UTILE DEPUIS LES FEUILLES JUSQU’AUX RACINES»

La région de Thiès comporte une grande variété d’arbres, notamment le caïlcédrats (Khaya senegalensis), le baobab (Adansonia digitata), le manguier (Mangifera indica), le dattier du désert (sump ou Balanites aegyptiaca) en plus du margousier et du rônier, l’espèce vedette pour les vanniers et vannières. Pour Rose Wade, la doyenne des vannières, le rônier est «un arbre de grâces», et «utile depuis les feuilles jusqu’aux racines». Divers documents spécialisés pour les besoins de cet article le confirment. Tout sert, dans le rônier, au Sénégal comme sous d’autres cieux, comme on peut le lire dans des archives de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (Fao), du Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée ou encore du Centre technique de coopération agricole et rurale (Cta), une institution conjointe du Groupe des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, (Acp). «Il n’y a rien à jeter dans le rônier puisqu’on peut utiliser son bois pour les charpentes et les palissades, les feuilles pour les toits et les paniers, l’écorce à des fins médicinales et les fruits pour la consommation par les hommes et les animaux», a résumé le Cta dans un programme consacré en 2007 à cet arbre, qu’il a surnommé «Sentinelle de la savane». Au Niger par exemple, d’après la Fao, son fruit se consomme comme de la noix de coco, le jus servant dans la fabrication de bouillies et de galettes et la noix étant utilisée comme amuse-gueule. Une partie de sa tige (l’hypocotyle) est consommée comme des tubercules. Ses fleurs mâles ont «un rôle naturel de pollinisation» et sont utilisées pour «l’embouche et la fertilisation des champs», tandis que ses racines, ses feuilles et ses pétioles (les parties qui relient les feuilles aux tiges) servent dans la fabrication de nasses pour la pêche et de meubles. Au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire, d’après des archives de chercheurs, l’arbre est exploité pour sa sève (vin de palme), ses fruits et ses feuilles, qui servent à fabriquer des vans, paniers, sacs, chaises, lits, lattes, nattes, toiture, entre autres objets.

TONTINE, EPARGNE, TRANSFORMATION DE PRODUITS… LES VANNIERES S’ORGANISENT POUR LA GESTION DE LEURS REVENUS

Une autre doyenne parmi les vannières, qui préfère taire son nom, confirme ce que dit Rose Wade. La vannerie a beaucoup rapporté à Lalane, surtout aux femmes, qui en ont tiré de bons revenus. «Il nous arrivait même de passer des commandes de certains objets dans les villages environnants, comme des calebasses ou autres objets traditionnels tissés par des artisans de Pire ou de Ngaye Mekhé», une commune dans la zone devenue célèbre grâce à l’artisanat, surtout des produits de maroquinerie. «Les temps sont durs et l’argent ne circule plus. Aujourd’hui, on peine à écouler la marchandise», se désole cette vannière sans entrer dans des détails. «C’est difficile. Mais on rend grâce à Dieu et on n’attend rien du gouvernement, même s’il est censé nous accompagner dans nos activités», intervient Rose Wade. «Sans rien attendre des autorités», les vannières se sont regroupées, elles ont diversifié leurs activités, se sont organisées pour s’entraider pour leurs dépenses de santé et se sont cotisées pour avoir de l’épargne à tour de rôle dans le cadre d’une tontine. «Nous sommes environ 120 femmes rassemblées dans cette démarche», explique encore Rose Wade, évoquant le soutien du Groupe de recherches et d’appui aux initiatives féminines (Gref), «une association de solidarité internationale». «Le Gref nous accompagne dans la transformation des produits locaux : sur la savonnerie à partir du margousier (arbre appelé localement neem, Azadirachta indica, NDLR), la tomate concentrée, l’eau de Javel et beaucoup d’autres formations dont nous avons bénéficié. On a aussi une tontine qui nous permet d’épargner et d’avoir des prêts en cas de besoin. Et aussi, une mutuelle de santé qui allège nos dépenses sanitaires. Tous nos enfants y sont inscrits. Les temps sont durs, mais on ne se plaint pas», a-t-elle dit.

ALIOU THIAW, UN DES RARES HOMMES ENCORE DANS LA VANNERIE «LE RONIER EST LA SEVE NOURRICIERE DE L’ARTISANAT DANS CES ZONES»

Aliou Thiaw fait partie des hommes encore actifs dans la vannerie dans la zone et il est l’un des initiateurs d’un «Forum sur le rônier au service de l’artisanat» dans la région. La première édition de cet événement s’est tenue en juillet 2023 à Ndiobène, dans la commune de Fandène. Cet artisan se dit fier de pratiquer un savoir-faire hérité de ses aînés. «Le rônier est la sève nourricière de l’artisanat dans ces zones», soutient-il devant sa galerie, occupé à préparer une nouvelle édition de son forum qu’il veut annuel. Son constat : les femmes sont au cœur de la commercialisation de la vannerie dans la commune de Fandène. «Elles sont en train de s’émanciper. Elles sont bien organisées dans leurs localités respectives et elles ont renforcé leur savoir-faire. Elles sont même capables de confectionner les outils primaires qu’elles utilisent dans leurs foyers. C’est une très bonne avancée», se réjouit M. Thiaw. Cette avancée pourrait demeurer longtemps profitable, croient certains, en évitant notamment un écueil : la surexploitation de l’arbre. Sans compter les autres menaces auxquels sont exposés d’autres secteurs ou régions du pays, la coupe abusive d’arbres, la pollution des eaux ou encore les effets du changement climatique.

…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

Reportage – Métiers de l’artisanat : C’est en forgeant… Par Abdoulaye CAMARA, Le Quotidien

Les forgerons ne figurent pas parmi les pratiquants de métiers traditionnels qui se plaignent de la concurrence des produits industriels. Leur métier marche bien et ils se targuent même d’avoir de meilleurs produits que ceux issus des industries métallurgiques. Le Quotidien a fait une incursion dans le village des forgerons de Vélingara. Ici, le métier nourrit son homme.

Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! C’est la chanson du marteau, tantôt lourd, tantôt léger, au contact de l’enclume. Les crépitements des braises des forges, leur lueur projetée sur les visages, les crissements du fer, la moiteur du plancher de la forge en ce mois d’août pluvieux en rajoutent au sentiment d’inconfort qui habite toute personne étrangère à cet endroit qui jouxte le cimetière chrétien, à l’ouest de la ville de Vélingara. Nous sommes dans ce que l’on peut nommer le village des forgerons. Ici, le bruit est le compagnon de tous les instants de la centaine de travailleurs du métal regroupés dans ce grand bazar fait d’abris en tôles rouillées, avec de gros tas de ferraille de seconde main mal rangée, composée de fer, de cuivre, de plomb, de tôles ondulées grisâtres. Il y a même une carcasse de voiture. Sont aussi exposés des produits à vendre, sortis des ateliers artisanaux qui forment un rectangle grand d’1 demi hectare de surface. Le métier du métal exige beaucoup d’attention, à l’évidence : le forgeron manipule, presque au même moment, une tenaille, une pince, un marteau, un burin, une lime, une louche, un poinçon, tous à portée de main, à côté du feu, le tout dans un grand bruit. «Le calme est notre ennemi. S’il n’y a pas de bruit, c’est qu’il n’y a pas de boulot. Et sans boulot, c’est la galère. Ce bruit sonne bien dans nos oreilles, comme il en est de la musique de Bob Marley pour les Rastas.» C’est le sentiment de Samba Foula Kanté, trouvé dans sa forge, lime à la main, en train de lisser et lustrer le couvercle d’une marmite en finition après 2 jours de travail. Le visage dégoulinant de sueur, il ajoute : «C’est la mairie qui nous a installés ici, après nous avoir trimballés dans plusieurs autres lieux. Là aussi, il y a une coopérative agricole qui dit en être le propriétaire. Qui sait si un jour on va être déguerpis d’ici encore…» A côté, un jeune homme, la vingtaine, à l’aide de ses biceps et d’un gros marteau, coupe les rayons d’une jante de brouette. Cela réussi, il coupe en deux le cercle en fer blanc, avant de l’aplatir par le même procédé. Samba Foula Kanté, par ailleurs responsable dudit village : «C’est mon apprenti. Il vient de la Guinée. Il est également de la famille Kanté.» Aux côtés de Maître (comme on le nomme), se trouve un quatuor de jeunes garçons d’une moyenne d’âge de 17 ans. Aucun jeune Sénégalais parmi eux, même pas un seul de ses fils. Le septuagénaire de forgeron croit en connaitre la raison : «Le métier est pénible. Les enfants sont paresseux. Même s’ils ne réussissent pas à l’école, ils rechignent à apprendre ce métier.» Traditionnellement, le métier se transmet au sein d’un même clan. Il y a des patronymes prédestinés à apprendre ce métier. Il n’était pas permis de l’apprendre en dehors du clan des travailleurs du métal. Il s’agit des patronymes Kanté, Kondjira, Dramé, Camara, Cissokho et Waïga. Ces noms de famille sont valables pour cette partie sud du Sénégal. Mais aujourd’hui, parmi les artisans du fer de Vélingara, se retrouvent les noms de famille Diallo, Bâ, Barry, Sidibé, a informé Samba Foula Kanté. C’est le cas du vice-président de l’Association des forgerons de la localité. Saténing Sidibé a appris ce métier comme on apprend la menuiserie ou la maçonnerie.

«Les matériels
agricoles industriels ne parviennent pas à concurrencer nos produits»
Saténing Sidibé, vice-président de l’Association des forgerons de Vélingara, la soixantaine, explique  comment il est venu dans le métier : «Je ne suis pas forgeron de naissance. J’en ai fait mon métier. Venu de la Guinée, j’ai appris le métier comme on apprend la menuiserie ou la maçonnerie, et je n’ai aucun regret.» C’est parce que le métier nourrit son homme. Saténing Sidibé : «On ne se plaint pas. A part le casse-tête de l’acquisition du fer, le métier est rentable. Il y a des périodes pendant lesquelles nos produits s’achètent comme de petits pains et nous recevons beaucoup de commandes et d’offres de réparation.» Quelles périodes ? «Du mois d’avril au mois de novembre, ça marche bien pour nous. Le mois d’avril correspond généralement au Daaka de Médina Gounass, qui rassemble des centaines de milliers de personnes originaires de toutes les régions du Sénégal et des pays de l’Afrique de l’Ouest. Des milliers de pèlerins, des paysans pour la plupart, profitent de cette occasion annuelle unique pour s’équiper en matériels agricoles légers et semi-légers : houes, charrues, semoirs, houe-sine.» Puis vient la saison des pluies en début juin. «Pendant cette période, nous recevons beaucoup de commandes de petits matériels agricoles et des offres de réparation.» Et ensuite arrive le temps de la récolte, au mois de novembre et même décembre. «Le matériel de récolte, c’est aussi nous qui le fabriquons ou le réparons. Sans les forgerons, le paysannat n’existerait pas ou alors ne pourrait pas assurer la sécurité alimentaire des ménages.» Samba Foula Kanté, fier de son expertise, a dit avec assurance : «Les matériels issus des industries métallurgiques ne parviennent pas à nous concurrencer. Leur fer est léger, pas assez adapté au sol lourd de la zone. Il s’use vite. Nous en réparons beaucoup et puis nous nous inspirons de leur ingénierie pour concevoir de plus résistants matériels. Nous concevons et montons les pièces détachées des matériels agricoles industriels avec succès.» A part les matériels agricoles, les forgerons de Vélingara fabriquent également des fourneaux, différents ustensiles de cuisine (marmites, poêles, couscoussiers, louches, etc.), des haches, des coupe-coupes, des couteaux,

des râteaux. Et puis : «Il y a des forgerons qui fabriquent des fusils de chasse. Il y en avait dans les villages mandingues de Médina Poussang et Diatel, non loin de la frontière avec la Guinée-Bissau.»

Souleymane Sidibé, jeune forgeron, étudiant en agrobusiness et entreprenariat
Dans la forge de Saténing Sidibé, dimanche, aux environs de 11 heures, un jeune homme aide le maître de céans à taper sur le burin pour entailler le soc d’une houe que M. Sidibé tient avec une tenaille. Une bonne trentaine de socs devaient passer par là. Deux coups par soc suffisent à avoir la fente recherchée. Calme et généreux dans l’effort, le jeune garçon ne montre aucun signe d’essoufflement, encore moins d’énervement. Juste quelques sueurs et de légers gémissements qui n’ont eu aucun impact négatif sur l’ardeur et l’enthousiasme au travail de ce jeune de 24 ans. Il s’agit du fils du maître-forgeron, par ailleurs étudiant en 2ème année à l’Isep de Bignona, filière Agrobusiness et entreprenariat. En stage dans une ferme agricole dans le village de Kéréwane (département de Vélingara), Souleymane Sidibé a profité du dimanche pour retrouver sa passion : le travail du fer. Il dit : «Je suis forgeron et fier de l’être. Je le clame partout avec fierté. Chaque fois que je suis à Vélingara, je viens dans la forge pour aider mon papa, mais aussi pour fabriquer du matériel à vendre.» Il poursuit en expliquant comment il a allié les apprentissages à l’école à ceux de la forge. Il raconte : «Je suis entré à l’école en 2009. Auparavant, je fréquentais la forge.

J’ai continué à la fréquenter toutes les après-midi et le week-end. Nous faisions des journées continues à l’école. Mon papa m’a appris le métier. Aujourd’hui, contrairement à mon père, pour certains outils, je n’ai pas besoin de mesurer pour bien réussir la commande. Un coup d’œil suffit pour en déterminer les dimensions. En 2019, j’ai fabriqué, sans l’assistance de personne, une houe-sine, sous le regard admirateur de mon père qui en était très satisfait. Les techniques de transformation du fer n’ont aucun secret pour moi. Mon amour du métier m’a aidé à avoir le minimum qu’il faut en termes de fournitures scolaires et de confort personnel pour pouvoir poursuivre mes études sans grosses difficultés.» L’obtention d’un emploi salarié n’empêchera pas Souleymane de rendre le fer malléable pour le transformer en instruments de travail ou en ustensiles de cuisine. Il déclare : «Quand j’aurai un emploi salarié, je pourrai mieux moderniser la forge familiale. Je sais quels matériels il nous faut pour alléger le travail, accélérer le rythme de délivrance des commandes et gagner plus d’argent.
Déjà, cela a commencé avec l’achat d’une meule servant à limer, aiguiser, user une partie du fer. Il y a aussi une cisaille pour couper le fer. En tout cas, nous sommes en train d’allier traditions du travail du fer et modernisation.»

Plaidoyer
Saténing Sidibé, maître-forgeron, n’est pas satisfait du sort réservé à son métier par les régimes qui se sont succédé au pouvoir au Sénégal. Il dit : «Nous n’avons pas accès aux différents financements de l’Etat accordés au secteur privé. La Chambre des métiers de Kolda nous a très souvent fait miroiter des possibilités de financements et d’équipements, mais au finish on ne voit rien.» Il ajoute : «Nous avons besoin d’évoluer vers le modernisme.

L’importance du métier pour le développement des communautés rurales exige cela. Sans le forgeron, point d’agriculture rentable dans nos villages, une agriculture qui soit capable d’assurer l’alimentation des ménages pour une bonne partie de l’année.»

Et puis : «Nous sommes des analphabètes en français, pour la plupart. Nous avons besoin d’accompagnement pour dénicher les sources de financements, accroître nos moyens et capacités de production et de distribution, et créer des emplois dans la chaîne de valeur.»

Ce n’est pas tout. Samba Foula Kanté, président de l’Association des forgerons du département : «Nous rencontrons d’énormes difficultés à avoir de la matière pour travailler.

Nous nous contentons de la ferraille que les enfants nous amènent. Pour le fer de qualité, nous nous approvisionnons à Kaolack. L’Etat doit faciliter l’acquisition du fer aux forgerons. Nous pouvons développer les communautés rurales et contribuer à diminuer le nombre de candidats à l’émigration irrégulière avec un bon encadrement de l’Etat.»

Last but not least, la réception et le fonctionnement du Village artisanal de Vélingara, en construction depuis 15 ans, vont favoriser le regroupement des artisans en corps de métier et les aider à trouver des solutions endogènes concertées aux problèmes qui ralentissent l’envol du secteur du travail et de la transformation du fer.

Leave A Comment

Your Comment
All comments are held for moderation.