« LE RECIT MORTIFERE DE LA SOLITUDE » Article – Amadou KEBE, lauréat Prix Etudiant
S’annihiler est une option devant les difficultés de la vie. Mettre fin à sa vie est un phénomène tendancieux qui gangrène le tissu social sénégalais depuis un certain temps. Dans cette enquête, nous avons conversé avec des personnes qui ont échappés de justesse au suicide. Ils ont narré leur calvaire. « L’abomination de la désolation ».
AERE LAO – Dans le département de Podor et la région de Saint-Louis à proximité du fleuve Sénégal, se trouve le quartier Baroobe. Dans ce faubourg habituellement bruissant, caractérisé par le charivari des enfants, des cliquetis des charrettes et des vas et vient incessants des habitants, ce dimanche, l’ambiance est tout autre. Le silence lourd et le souffle d’un vent bruissant semblent trahir le statu quo de l’ambiance d’antan. Des hommes et des femmes, tous endeuillés sont assis à même le sol, sous des bâches qui les préservent des rayons du soleil. Tous arborant la même mine, et les mêmes émotions se lisant sur tous les faciès. Tout est tristesse et consternation. Pas un seul oiseau ne gazouille, si ce n’est quelques chuchotements de personnes venues présenter leurs condoléances à la famille de B.S, décédé la veille… par suicide. B.S est un vieux de 70 ans qui ne souffrait d’aucun état de psychose notoire. A en croire sa famille, ses deux parents aussi sont morts par suicide. Selon un de ses cousins germains, le suicide serait une malédiction qui s’est introduit dans leur famille depuis des décennies. Les mots sortent en saccade, des larmes dégoulinent de ses yeux hagards et effarés, sa voix est trahie par des tremolos qui changent sa prosodie vocale, comme atteint d’agueusie, A. B, cousin du défunt s’égosille : « Qu’est-ce qu’on a fait à Dieu pour mériter ce malheur ? ». B.S a été découvert par sa fille âgée de 11 ans, un cordon accroché autour de son cou et relié à la rampe de l’escalier de sa demeure. Il est mort dans des conditions tumultueuses, sans explication aucune. Si B.S a réussi à se suicider, F.N, elle, n’a pas échapper à son destin de vivre.
Son rictus aux lèvres laisse entrevoir son diastème qui auréole son visage avenant. Quoiqu’aimable, ses mimiques trahissent son état d’esprit et sa candeur qui se lit dans son regard furtif. F.N accueille avec méfiance. « Vous allez sortir mes vieux démons », martèle-t-elle d’emblée, la mine maussade, les paupières figées, les yeux cramoisis et embués. Sa vie a basculé en 2013 lorsque son père est rappelé à Dieu. La fille de 13 ans qu’elle était, est envoyée à Touba, ville religieuse située dans la région de Diourbel, auprès de son oncle pour qu’il assure son éducation. « J’ai été jetée dans la gueule du loup, dans une demeure sans vie ou j’ai vécu le pire », émet-elle dans un soupir. Elle marque une longue pause avant de confier : « J’ai subi toute sorte de maltraitance ». Elle commence alors à pleurer sous l’impulsion d’une tachycardie qui accélère son rythme respiratoire. Après quelques minutes d’accalmie, elle s’excuse de son état et poursuit : « Que vaut la vie si personne n’a pitié de personne ? J’ai été violée répétitivement par un oncle. Ce bouc n’a même pas rechigné à abuser de sa nièce, âgée seulement de 13 ans, et qui n’avait à sa rescousse ni père ni mère ». Elle fronce les sourcils et tonne : « goor yepp a yam… » (Ndlr : tous les hommes sont pareils). F.N se recroqueville sur elle-même pendant un bout de temps avant de poursuivre sa narration : « Il venait itérativement les nuits, même certains soirs, il m’amenait dans une vielle bâtisse et abusait de moi à même le sol. Il me menaçait de mort si toutefois je le répétais à qui que cela soit. Et j’obtempérais de peur qu’il me tue ».
Ce n’est qu’après le baccalauréat, difficilement obtenu, que F.N retrouve Dakar et sa famille. Elle garde cet épisode glauque dans sa plus secrète mémoire.
Cependant en 2022, F.N, avouant ne plus pouvoir vivre avec ce traumatisme, a jugé nécessaire d’abréger sa vie. « J’ai pris des détergents, mélangés avec d’autres produits dont je n’ai aucune souvenance. L’essentiel pour moi était de mourir. Et à ma grande surprise, je me suis réveillée à l’hôpital. Je ne peux plus vivre avec ce malheur qui hante mon sommeil. Le seul fait de savoir que mon oncle-violeur est toujours sur cette terre et qu’il se la coule douce sans coups férir m’écœure. Ma vie est une plaie béante, toute solution serait comme un cautère sur une jambe de bois. Je suis anéantie à jamais ».
Le départ d’un proche est tout au plus un substrat qui a poussé a beaucoup de personne à vouloir mettre fin à leurs vies. C’est le cas de A.S.
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »
« Quand mon père est décédé, ma vie est devenue amère. La seule chose que je voulais est de le rejoindre, car il était tout pour moi. J’ai moult fois essayé de mettre fin à ma vie. Après trois tentatives intermittentes sans aboutissement, je me suis résignée »
C’est son sourire qui cache ses émois qu’on aperçoit de prime abord, la mine coite, le visage béat A.S semble ne jamais avoir eu l’idée de se suicider. Cette jeune fille âgée de 24 ans a vu sa vie s’effondrer plusieurs fois. Sans fards, elle narre sa difficile de vie. « Je ressentais une douleur inexplicable. Une douleur qui me faisait pleurer nuit et jour, sans répit. « C’est un mal être profond que personne ne pouvait comprendre, c’est-à-dire, la douleur de perdre un pilier, la personne qui te comprend le mieux ». Pour ne plus endurer cette douleur, je voulais mourir et me reposer pour de bon ». Pour se soustraire de la vie, A.S s’est saisie d’une lame et s’est coupée les veines de la main gauche sur laquelle on peut toujours voir des cicatrices et des traces de suture. Cette tentative s’étant soldée par un échec, elle récidive en avalant un breuvage de comprimés antidépresseurs. Aujourd’hui, A.S se sent mieux et souligne que le suicide ne lui effleure plus la tête. Sous un grand soupir accompagné d’un rire taquin, elle confie : « Allah m’a sauvée. Je me rends régulièrement chez le psychologue et il m’arrive de me rendre au cimetière pour parler avec mon père, lui raconter tout ce qui se passe autour de moi. Dieu est au contrôle », lance-t-elle, presque guillerette . Sans oublier l’apport du psychologue dont les explications scientifiques sont loin d’être conformes aux croyances de l’homme de la rue.
« Surveiller comme du lait sur le fait »
En effet, le suicide est un phénomène qui se passe dans toutes les sociétés du monde, même si délimiter ses causes immédiates n’est pas chose facile. Malgré sa recrudescence, il semble être abhorrée par beaucoup de sénégalais. Mohamed Ly, jeune homme trouvé devant la grande porte du parc de Hann est catégorique : « Pour rien au monde je ne me suiciderai, c’est une véritable abomination ». Quant à Moctar Samb, la soixantaine bien sonnée, il embouche la même trompette que Mohamed et affirme que le suicide est tributaire d’une mauvaise éducation spirituelle.
Selon le psychologue Ngor Dieng, au Sénégal, le suicide peut s’expliquer par des cas de déception majeure, de trahison, d’échec, de mauvaise gestion des conflits intérieurs et interpersonnels. Pour lui, « c’est une question de survie, d’honneur, de dignité bafouée que l’on n’est pas en mesure de supporter. Sur le plan intérieur, se suicider ressemble à un signe de faiblesse de la personnalité, une incapacité à faire soi-même face aux difficultés de la vie. Sur le plan religieux, il est le signe d’une faiblesse de la foi, de la résilience et de l’endurance qui doivent caractériser un croyant. Toutes les causes citées peuvent aboutir au suicide ».
Pour une prise en charge psychologique des rescapés du suicide et des personnes ayant des tendances suicidaires, le psychologue argue que « c’est une prise en charge qui doit être sérieuse et rapprochée. Quelqu’un qui a connu une ou des tentatives de suicide doit être surveillé comme du lait sur le feu. On doit aborder avec lui, dans la souplesse et la compréhension, les questions qui l’ont poussé à tenter de se suicider, en trouver les causes et éventuellement proposer une sortie de crise ». Il ajoute qu’elle nécessite aussi la mise en confiance de l’individu. On doit l’aider à cultiver davantage l’espoir en la vie et se renforcer aussi pour pouvoir mieux faire face aux vicissitudes de la vie. Les questions de santé mentale, économiques, sociales et religieuses doivent être aussi abordés avec lui. La religion, quoique souvent, discordante avec la science, a son mot à dire.
Le Point de vue de l’Islam et de l’Église
Pour les deux confessions religieuses, le suicide est loin d’être un péché véniel. C’est une abomination, car l’homme n’est pas maitre et possesseur de sa vie. Seul, son Seigneur a l’ultime pouvoir de vie ou de mort sur lui. Selon oustaz Abdoul Latif Kebe, exégète et interprète du droit musulman (Fiqh), le suicide est banni dans tous ses états, et dans n’importe quelle situation ou l’individu peut se trouver. Il finit par citer un hadith du prophète, certifié par le savant Bukhari, qui stipule que : « Chaque âme qui met volontairement fin à sa vie, sera châtié de la même manière qu’il a entreprit son suicide ». C’est le même diagnostique que pose Abbe Alphonse Kital de la paroisse Saint-Paul de Foundiougne. Il réitère que l’Église est contre le suicide et le combat avec la dernière énergie, car seul Dieu a le pouvoir de décider du destin des hommes. Il ajoute que « l’Église ne cautionne jamais la mort, même si la personne est malade, toujours est-il qu’il y a une lueur d’espoir qu’elle guérisse ».
Amadou KEBE